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Réflexions de comptoir : punir les victimes.

Je me doutais bien qu’il était arrivé quelque-chose de grave : Marcel, mon pote du café des Sports, n’était pas là à l’heure de l’apéro. Aussi, quand il est arrivé en début de soirée, je me suis abstenu de toute réflexion spirituelle sur son teint cramoisi, d’avis qu’on peut rigoler de tout, mais que des fois c’est mieux pas.

Ne sachant pas comment entamer la conversation, j’ai pris la tangente :

- Patron, deux bières s’il vous plait.

Et Marcel a ajouté :

- …et pour moi aussi, patron, deux bières.

Il a avalé la première d’un trait, puis a entrepris la dégustation longue, méthodique et silencieuse de la seconde. Respectueux de son mutisme, je l’observais à la recherche d’un indice me permettant de comprendre la bizarrerie inhabituelle de son comportement. C’est l’odeur qui m’a mis sur la voie: Marcel puait le poisson.

- Tu t’es offert une partie de pèche ? Ça a sacrément bien mordu dis-donc, tu as sorti un banc de morues ?

- Bien vu, sauf que je suis allé les acheter au Bigbazar d’Arlon (*) ; ils faisaient une promo et j’en ai pris dix kilos à mettre au congél'. Si ça te dis, je peux t’en refourguer, mais maintenant c’est à consommer tout de suite. Ça te ferait du bien d'ailleurs, on dit que ça rend intelligent !

Je n’ai pas relevé l’insinuation. Quand Marcel est de mauvais poil, il dit parfois des choses qui dépassent sa pensée. Être ami, ça veut dire qu'on peut tout se dire, mais que des fois c'est mieux de se taire.

- Raconte, Marcel…

- Eh bien, ce matin, j’ai pris le train pour Arlon, de bonne heure pour être là à l’ouverture de la boutique, pour ne pas rater la promo. J’ai acheté dix kilos de morues que j’ai fourrées dans mon sac thermique, et c’est au retour que ça s’est gâté. Grève des trains (**). La pagaille. Pétards, fumigènes. Les cognes s’en sont mêlés à grands coups de gaz lacrimo et d’autopompe, et comme je ne voyais pas bien la différence entre les bons et les méchants, j’ai préféré m’exfiltrer discrètement sans prendre position. Tu me connais, je suis courageux mais pas téméraire. Les bus ne roulaient pas non plus, par solidarité, et c’est une brave dame compatissante qui m’a proposé de me ramener en auto jusque Luxembourg. « Ça me rassurerais d’être accompagnée » qu’elle m’a dit, « il paraît que ça chauffe sur l’autoroute en face des meubles Yiaka ». Et pour chauffer, ça chauffait : à hauteur de Sterpenich, on brûlait des palettes en plein milieu si bien qu’on est restés bloqués durant des heures sous un soleil cuisant (***). La petite dame était à cran vu qu’elle avait un rendez-vous important avec un ami de son mari, et quand elle a senti que mes poissons avaient décongelé et que mon sac commençait à percer en dégoulinant sur le siège arrière, elle m’a largué en pleine campagne. Voilà.

Voilà. Je n’ai pas voulu retourner le couteau dans la plaie pour connaître la suite du voyage, j’en savais assez pour comprendre que ce fut la galère pour revenir au village.

- Au fait, Marcel, pourquoi ils ont fait grève, les Belges ?

- Je ne sais pas trop dans les détails, mais ils sont furieux sur leurs politiciens qu’ils accusent de dégrader les acquis sociaux des petites gens, d'appauvrir les pauvres et d'enrichir les riches. Alors, les "petits" cassent eux-mêmes les vitrines de leurs propres magasins et foutent le feu à leurs bagnoles personnelles. Va-t’en comprendre ! Moi, quand je suis en rogne sur mon patron, je ne bousille pas mes meubles, ni la vaisselle de ma femme, ni les jouets du gamin, mais eux ils font comme ça. Plutôt que d’aller tout retourner dans les ministères ou dans les bureaux du directeur des chemins de fer contre qui ils ont une dent cariée, ils passent leurs nerfs en emmerdant les gens comme eux. Vraiment, les Belges, j’te jure… !

Encore une fois, je n’ai pas relevé le propos. Je suis Belge, chauvin et susceptible, et Marcel le sait; en temps normal, bien qu’il ne soit pas toujours subtil d’esprit ni doué de tact, il a suffisamment de jugeote pour savoir qu’il ne faut jamais généraliser. Et puis, les paralysies des trains, des camions et des avions, les dégradations des abribus, des panneaux de signalisation, les incendies de poubelles et de bagnoles, ce n’est pas rien qu’en Belgique. Sans parler des dégâts collatéraux avec des coups qui se perdent, des chemises déchirées, et même des gens tout aussi victimes qu'eux du système qui meurent dans des ambulances coincées par les barrages qu'ils ont érigés eux-mêmes…

Conciliant, je lui ai dit :

- Je te comprends, Marcel. Mais c’est comme ça. En Belgique, on dit « c’est todis les pu p’tits qu’on spotche » (****) et c’est ainsi partout. Ça n’arrangera pas ton problème de morues défraîchies, mais console-toi de savoir que c’est parfois pire ailleurs, où on lapide les femmes parce qu’elles ont été violées, où on ratonne des réfugiés déjà à genoux, tristes survivants des horreurs des guerres et des routes de l'exode…

- C’est vrai, ce que tu dis là, c’est profond. Et c’est curieux cette sale manie qu’on a parfois de s’en prendre aux victimes plutôt qu’aux coupables.

Silence méditatif. Il y avait de quoi philosopher, mais comme il commençait à se faire tard, on a préféré pas.

- A demain, Marcel, pour l’apéro ?

- A demain. Et si tu veux de la morue, je peux te faire un prix.

- Merci, Marcel.

- - - - -

(*) pour la compréhension de mes lecteurs du bout du monde, Arlon est situé en Belgique, à trente kilomètres du café des Sports de mon petit village grand-ducal.

(**) pure fiction. La grève dont je m’inspire pour écrire ceci n’a pas eu lieu à Arlon, mais les deux personnes décédées faute de soins rapides évoquées plus loin ont réellement existé.

(***) belle preuve que ce récit est pure fiction : ce n’est pas encore pour demain qu’on cuira au soleil en fin octobre à Sterpenich ; peut-être après-demain pour cause de réchauffement climatique, mais c’est ici hors sujet.

(****) c’est toujours les plus petits qu’on écrase. Bien vrai, n'est-ce pas?

HUBERT

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