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L’ivoire de Boko Haram (LaLibre.be)

A découvrir, ce remarquable reportage d’Aurélie Moreau & Mélanie Wenger, publié par LaLibre.be : l’ivoire de Boko Haram.

C'est l'histoire d'un pays - le Cameroun - qui finance son ennemi juré : la secte terroriste Boko Haram. C'est le portrait d'un Hydre à 50 têtes, d'un système absurde toléré - sur son sol - par la Belgique et où il est question de terrorisme, de prolifération des armes, d'espèce en voie de disparition (l'éléphant), de petites mains exploitées et parfois torturées (les bakas), de filières de trafiquants d'ivoire, d'entreprises forestières, de commerçants, d'une armée, de juges et d'officiels corrompus qui instrumentalisent - en partie - les droits de l'homme. Sans oublier les gardes-chasse, qui tuent l'éléphant pour le sport mais qui sont, au Nord du Cameroun, un des derniers remparts contre le braconnage. (Planète)

Consultez l’intégralité de ce reportage en quatre chapitres, illustré de nombreuses photos et vidéos sur les liens :

http://dossiers.lalibre.be/livoiredebokoharam/bruxelles.php http://dossiers.lalibre.be/livoiredebokoharam/routes.php http://dossiers.lalibre.be/livoiredebokoharam/bakas.php http://dossiers.lalibre.be/livoiredebokoharam/nordiste.php

Bonne lecture, HUBERT

Extraits choisis /

Autrefois considéré comme un problème environnemental, le commerce illégal d'ivoire a changé de nature et de dimension. Il prend désormais des proportions considérables, transnationales, mondiales. Au Cameroun, il s'est en partie criminalisé, finance des milices rebelles et/ou terroristes, favorise la prolifération des armes et l'instabilité régionale. Les groupes armés ne braconnent pas seulement l'éléphant ; ils interviennent également comme intermédiaires. Des filières transnationales, issues d'un braconnage de proximité, alimentent en effet le Nigeria et la République Centrafricaine. Les braconniers, les commanditaires et les multiples entremetteurs ne savent rien – ou presque – du reste du réseau mais bénéficient de la complicité de l'armée, de commerçants, de gardes forestiers, de la police, de douaniers, de représentants du système judiciaire et de membres de la classe politique camerounaise. L’ivoire transite non seulement par l'Afrique de l'Est, la France ou la Belgique (avant d'atteindre la Chine) mais approvisionne également le Sahel ainsi que le Nord du Nigeria en partie occupée par Boko Haram.

Exposées dans une galerie des douanes à l'aéroport de Zaventem, sculptures en ivoire et défenses d'éléphants témoignent d'un trafic en recrudescence. En Belgique, 95 % des contrôles spécifiques sur l’ivoire sont réalisés à Bruxelles. Or, depuis 2014, les douanes de l’aéroport de Zaventem ont “diminué les inspections”, concède Pol Meuleneire, enquêteur du GAD (Group Anti Drugs).

1/ BRUXELLES AU CENTRE DU TRAFIC.

• En Belgique, la lutte contre le trafic d'ivoire n'est plus une priorité depuis 2014.

• Les douanes se concentrent sur le trafic de drogues et l'évasion fiscale.

• Or l'ivoire en provenance du Cameroun transite par la Belgique et finance des groupes armés, voire terroristes, dont Boko Haram.

Il s'agit principalement d'ivoire brut (ou semi-travaillé) en transit vers les manufactures asiatiques (87% était destiné au Vietnam et à la Chine). Une partie devait également être envoyée au Sablon à Bruxelles, au Liban, aux Etats-Unis, en Israël, en Australie et en Suisse.

«Avec l'ouverture d'une nouvelle ligne vers la Chine en 2010 par la compagnie Hainan Air, Zaventem est à nouveau devenu un point de transit important pour des personnes en provenance d'Afrique», reconnaît Isabelle Grégoire. Air France et Brussels Airlines assurent également la liaison entre les principaux aéroports du Cameroun et l'Asie.

La voie maritime.

L’ivoire brut braconné en Afrique ne transite pas nécessairement par l’Europe ou par voie aérienne et - jusqu'en 2010 tout du moins -, la Cites répertorie moins d’une centaine de saisies par an en Belgique. La voie maritime, en revanche, est devenue le principal moyen de transport de l'Afrique vers l'Asie.

«Le port de Douala est un véritable entrepôt pour toute la sous-région Afrique Centrale », indique Tom Milliken, chez TRAFIC. En effet, les ports maritimes d’Afrique Centrale et de l'Est (du Kenya et de Tanzanie) sont devenus les principaux points de sortie des envois illégaux à destination de l’Asie. «L'ivoire passe dans les cargaisons issues de l'industrie minière et forestière. C'est pour cette raison que dès qu'une compagnie chinoise est implantée, elle est liée de près ou de loin au trafic, indique Gille Etoga, du WWF Cameroun.»

Depuis Douala, les défenses sont envoyées à Taïwan dans des cargaisons de charbon, de pierre, d'ail, de noix, d'équipements ménagers, dans des troncs d'arbre. D'autres filières écoulent également l'ivoire illégal en Asie, sous le couvert de faux certificats Cites. «Il y a plein de Chinois à Ngaoundéré, au Nord. Et encore plus dans la capitale. Leur containers ne sont jamais contrôlés », indique un garde-chasse.

Les destructions de tonnes d’ivoire auxquelles procède la Belgique sont souvent spectaculaires. Elles resteront toutefois inutiles tant que la Belgique ne suspend pas la délivrance de certificat Cites de réexportation d’ivoire brut (à l’image de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne).

Au Cameroun, l'éléphant pourrait bientôt disparaître.

«Il est probable que les éléphants d'Afrique, dont les effectifs ont récemment été évalués à 500000, soient désormais en déclin sur tout le continent », indique un rapport du ministère français de l'Ecologie. Le taux de braconnage (7,4%) est désormais supérieur au taux de renouvellement de l'espèce (5 à 6%). « Si la tendance se poursuit, l'animal disparaîtra de plusieurs pays d'ici dix ans.»

Au Cameroun, la population était estimée à 27600 individus en 1997. Elle a chuté à 17250 têtes en 2002, puis à 15400 en 2006. A présent, le pays présidé par Paul Biya ne posséderait plus que 4500 pachydermes (1500 de savane, 3000 de forêt). Et il s'agit d'une estimation particulièrement optimiste.

2/ LES ROUTES DE L’IVOIRE.

Profession : trafiquant.

En apparence, le quartier de la briqueterie à Yaoundé rappelle à ses habitants – commerçants pour la plupart – leurs origines nordistes. Dans une petite boutique de quatre mètres carrés, un artisan tapissier natif de Garoua – Herman - troque de l'ivoire contre quelques billets de banque. «Ça fait un moment que je n'avais pas vu de blanc, indique le vieil homme. Tous mes clients sont des bridés maintenant.» A l'abri des curieux, il taille le bois, modèle le fer et l'aluminium, orne d'or, grave et serti des bijoux. «L'ivoire, c'est dangereux, je ne le fais pas ici mais au quartier. Je me charge rarement de la livraison», poursuit le commerçant. «D'habitude, les Chinois viennent, payent et partent avec la marchandise. Ils restent pas longtemps. Ils disent jamais rien, ils aiment quand ça va vite».

De l'ivoire contre des armes.

Situé dans la province de l'Extrême-Nord, à seulement 12 kilomètres de la frontière nigériane, le parc national de Waza est particulièrement exposé au braconnage pratiqué par les bandes armées. Réserve de biosphère reconnue par l'Unesco depuis 1979, Waza jouissait d'une faune naturelle, exceptionnellement riche et constituait l'un des principaux atouts touristiques du Cameroun.

En raison de la progression de boko haram, le parc est désormais «enclavé par la secte qui y réalise de multiples incursions», reconnaît André Ndjidda, le conservateur du parc. «Boko haram vivait principalement des kidnappings et des rançons. A présent, il n'en a plus la possibilité. L'ivoire est donc devenu une nouvelle source de revenus.»

En Somalie, al-shabaab (groupe terroriste islamiste d'idéologie salafiste) rémunère ses recrues et se procure des armes grâce au trafic d'ivoire. En République Centrafricaine (RCA), l'ex-seleka a abattu une vingtaine d'éléphants en mai 2013. Au Sud-Soudan, le braconnage a permis de fournir des armes, de nourrir les rebelles ainsi que l'armée régulière. La situation en Ouganda et en RDC est assez similaire.

Des chefs locaux camerounais contribuent également à l'effort de guerre auprès des membres de Boko Haram. Production d'armes et de matériel, reconstruction des infrastructures, remplacement des hommes mobilisés, procuration de faux documents d'identité, soins médicaux... «Cette contribution forcée ou complice peut évidemment prend aussi la forme d'ivoire issu du braconnage local», poursuit le colonel.

Une histoire de connivence.

Selon le Bir, la quantité d'ivoire braconnée par le mouvement terroriste au Cameroun est encore limitée mais la région est traversée par d'autres groupes armés, reliés à la secte terroriste et dont le braconnage est devenu la spécialité. «On sait désormais que dans la zone sahélienne, boko haram entretient des liens plus ou moins étroits avec al-shabaab et les janjawid. Ces derniers ne traversent pas la région sans payer un tribut, en ivoire notamment, aux combattants de boko haram.»

Or des cavaliers janjawid (responsables de nombreux massacres, viols et déportations au Darfour) ont massacré 300 éléphants dans le parc national de Bouba Ndjija au Cameroun grâce à des fusils d'assaut de type AK47 en 2013. Ils font passer entre une et trois tonnes d'ivoire par le Sud de la Somalie chaque mois.

L'armée et les forces spéciales impliquées.

Contraints de s'affronter de longues périodes en zone rurale, sur des terrains reculés, voire hostiles, rebelles et armées régulières « mangent la nourriture qu'ils peuvent trouver », indique un agent du ministère des forets et de la faune (MinFof). «L'ivoire, c'est la cerise sur le gâteau.»

«Lors du massacre de Bouba Ndjija par les janjawids, le Bir a saisi pas mal d'ivoire. On n'a revu qu'une partie, poursuit le fonctionnaire. Des photos ont été prises avant que l'ivoire ne soit emmené par les forces spéciales. On pouvait compter 64 pointes. Quand cet ivoire est réapparu, il n'en restait plus que 24. Quand on leur pose la question, elles rétorquent qu'elles n'ont de compte à rendre qu'à la présidence.»

Depuis, le ministère a dissimulé plusieurs massacres commis à Bouba Ndjija. «En mai 2015, les derniers éléphants du parc (une cinquantaine, NdlR.) ont été abattus, confirment plusieurs sources sur le terrain. Officiellement, il ne s'est rien passé.»

Des filières locales, plus insidieuses, alimentent également le Nord du Nigeria.

S'il demeure spectaculaire, le braconnage pratiqué par les milices et/ou rebelles islamistes demeure toutefois intermittent et dissimule d'importantes filières transnationales. Les braconniers bénéficient de la connivence de l'armée, de commerçants, de gardes forestiers, de la police, de douaniers, de représentants du système judiciaire et de membres de la classe politique camerounaise. Sous la menace et/ou arrosés de pots-de-vin, certains d'entre eux organisent des expéditions, le transport de l'ivoire, libèrent des détenus ou ferment simplement les yeux.

La filière Est : Moloundou, hub local du trafic d'ivoire.

La province de l'Est abrite des parcs et des réserves particulièrement riches (Nki, Boumba Bek, Lobeke). Cette Ecorégion de forêt dense et humide de l’ouest du Bassin du Congo représente une grande partie du milieu tropical sauvage de l’Afrique centrale, la deuxième étendue de forêt tropicale humide du monde.

«Nous avons très peu d'activités à Moloundou, indique Eric Kaba Tah, de l'ONG Laga. La distance pour atteindre la ville est très longue et si on doit procéder à des arrestations, on doit ramener nous-mêmes les prisonniers jusque Yokadouma pour engager des poursuites.»

L'ONG intervient davantage à l'Ouest de Moloundou (Djoum), qui joue le même rôle de hub local dans la province du Sud du Cameroun. Les défenses d'éléphant provenant de la réserve du Dja et du Gabon y sont stockées avant d'être envoyées à Yaoundé et Douala (via Sangmélima et Mbalmayo).

Une hydre à 50 têtes.

L'ivoire issu du Sud et de l'Est du pays - de Djoum et de Moloundou - est principalement destiné au marché domestique et chinois.

La filière nordiste – qui transporte l'ivoire du Sud au Nord de l'Afrique Centrale - utilise principalement le flux commercial pour transporter et dissimuler la marchandise. Ces réseaux sont par ailleurs dominés par des commerçants issus du Nord du pays. L'ivoire transite de briqueterie en briqueterie (nom donné aux quartiers nordistes au sein des différentes villes camerounaise), dans des cargaisons de cacao.

«Ce n'est toutefois pas systématique, indique Eric Kaba Tah, de l'ONG Laga. Les trafiquants sont des opportunistes. Tous les moyens sont bons. Nous avons récemment arrêté un militaire payé par les trafiquants pour acheminer l'ivoire jusque Yaoundé. Or il faut savoir que cette technique est particulièrement prisée car les militaires se laissent rarement fouiller.»

Le réseau ferroviaire constitue l'une des principales voies reliant le Nord (Ngaoundéré), en proie aux attaques de boko haram, au Centre du pays (Yaoundé). Les voyageurs ainsi que les marchandises sont par conséquent particulièrement surveillés. Toutefois, ces contrôles ne sont pas systématiques. La société de construction franco-camerounaise DTP Dragage par exemple, n'est pas été soumise aux contrôles d'usage, en gare de Nagoundéré.

- «Oui mais, lui c'est une connaissance», justifie le surveillant.

- «Ah ! Alors, si c'est une connaissance...»

3/ LES BAKAS, ENTRE DEUX FEUX.

Ils errent du matin au soir le long des pistes forestières, ivres de whisky frelaté vendu en sachets. Semi-sédentarisés, les bakas occupent des constructions en dur mais pénètrent en forêt - de mongoulou en mongoulou (gourbis de branches tressées recouverts de feuilles de bananier et de fougères) - quelques semaines par an, au rythme des saisons de chasse, de pêche et de cueillette.

Exploités par les autres communautés bantou notamment ainsi que par l’industrie forestière pour cultiver le cacao, couper du bois, laver les tenues des éco-gardes ou vendre des beignets de haricots, les Bakas étaient autrefois considérés comme les derniers chasseurs-cueilleurs d’Afrique.

Précarisés mais dotés de connaissances exceptionnelles, certains Bakas sont recrutés par des intermédiaires chargés d’organiser l’expédition pour un ou plusieurs commanditaire(s) resté(s) en ville.

Les Bantous, par ailleurs aussi désœuvrés que les Bakas, participent également aux expéditions et agissent parfois comme intermédiaire entre la communauté et les commanditaires. L’arme est souvent prêtée par un bailleur qui participe aux opérations en tant que contrôleur. Les expéditions – au cours desquelles sont abattus plusieurs éléphants – coûtent entre deux et trois millions de FCFA au commanditaire qui revend l’ivoire 1,5 millions de FCFA la pointe à Yaoundé.

D’après des bases de données confidentielles que La Libre a pu consulter, la majorité des bailleurs sont des “hommes en tenue”, des chefs traditionnels, ainsi que des préfets et des sous-préfets. En août de cette année, lors d’une saisie réalisée par les agents du Minfof à Moloundou, 49 pointes d’ivoire ont été détournées par le sous-préfet de l’arrondissement. Au mépris des procédures, l’homme aurait conservé les 53 pointes d’ivoire dans sa résidence privée. Il n’a rendu que quatre défenses au Minfof.

Un responsable de la gendarmerie et du Bataillon d’infanterie mobile (Bim) impliqués ont été arrêtés mais “le sous-préfet ne peut pas être démis de ses fonctions comme les autres, indique Herbert Ekodeck. Il ne peut être révoqué que par le président.”

Défier la mort contre 100 dollars par mois.

Contrairement à la version officielle, les éco-gardes ne bénéficient pas toujours de la protection du Bataillon d’infanterie motorisé (le Bim). Or – à Boumba Bek et Lobéké – ils effectuent plus de 30 patrouilles d’une dizaine de jours par an, équipés d’une paire de bottes en caoutchouc, d’une MAS 36 raccommodée de ruban adhésif et d’un calibre 12 sans cartouches.

Emboués jusqu’aux genoux, ils vivent sous tentes. Pour être consommée, l’eau de la rivière est mélangée à l’eau de javel ; les porteurs se coltinent les rations de riz, de spaghettis, de pain, de sardines, de plantain. “Quand on arrête un braconnier, il faut voir la logistique, explique l’éco-garde, Gaëlle. On doit se le trimballer pendant toute l’opération, le nourrir, le faire sortir du parc, ce qui prend deux jours et le transporter jusque Ngato où nous avons une cellule de mise en garde à vue pour lancer la procédure.”

Les arrestations sont de plus en plus fréquentes mais elles mènent rarement à une condamnation. De janvier à décembre 2014, sur les quatorze braconniers arrêtés dans le parc national de Nki, six cas seulement ont été portés en justice.

L’année précédente, sur les 18 cas nationaux portés en justice, 17 ont été libérés sous caution et neuf décisions seulement, ont été rendues. Les peines sont rarement exécutées. De nombreux représentants de la justice reçoivent des pots-de-vin pour faire libérer les braconniers condamnés. D’autres reçoivent de nombreuses menaces du réseau. Ils reçoivent aussi des coups de fil de Yaoundé.

Prolifération des armes et escalade de la violence.

Les bases de vie des équipes de lutte anti-braconnage – composées d’éco-gardes (fonctionnaires du MinFof) et de représentants du WWF – sont particulièrement reculées.

Recrutés à l’orée des forêts, les Bakas participent également aux patrouilles organisées par les équipes de lutte anti-braconnage. “Ce sont des pisteurs hors pair, explique Herbert Ekodeck. Personne d’autres ne connaît mieux la forêt qu’eux.»

La plupart des informateurs du WWF sont par ailleurs des braconniers (toutes ethnies confondues), trompés par les commanditaires.

Le doigt sur la gâchette.

Les dysfonctionnements judiciaires et la prolifération des armes ont provoqué une escalade de la violence. “Les évasions fragilisent la lutte anti-braconnage, indique Gaëlle, l’éco-garde. Quand les braconniers reviennent, ils nous menacent et la gâchette est facile à cause de la rancune. C’est au prix du sacrifice que nous attrapons ces braconniers au vu des AK47 qu’ils utilisent. Et ils sont libérés ou jugés avec complaisance. Même les amendes, ce n’est rien comparé aux bénéfices qu’ils se font.”

Capturé par les braconniers lors d’une mission de terrain, un fonctionnaire du ministère a été émasculé avant d’être pendu.

Des cas de disparitions et de tortures, pratiquées par le Bir et les éco-gardes à l’encontre des Bakas, ont ensuite été répertoriés par l’Association Survival International. Le mouvement mondial pour les droits des peuples indigènes, a par ailleurs déposé une plainte devant l’OCDE au sujet des activités soutenues par le WWF au Cameroun. C’est la première fois qu’une requête est présentée devant l’Organisation de coopération et de développement économiques à l’encontre d’une organisation de protection de la nature.

Plusieurs anti-braconniers belges travaillant au Cameroun confirment les rapports de l’ONG. “Moi, j’ai vu le Bir abattre des Bakas sans défense en forêt. On devait les payer pour qu’il leur laisse la vie sauve.”

«Ces cas de torture nous ont effectivement été rapportés et je pense qu’il faut dire que c’est vrai», reconnaît Rolf Dieter Sprung, directeur du WWF Cameroun. «Mais ce n’est pas parce que c’est arrivé qu’il faut remettre en question le bien-fondé de la lutte anti-braconnage. Si le WWF n’était pas présent, l’éléphant aurait déjà disparu depuis longtemps.»

Depuis plusieurs mois, le Bim (Bataillon d’infanterie motorisé) remplace le Bir auprès des éco-gardes. Mobilisés à l’Extrême Nord Cameroun pour lutter contre Boko Haram, les forces spéciales ne disposent plus que d’un département administratif à Yokadouma. “Depuis que le Bir est parti, ça s’est calmé”, insiste Tutu Samson. Soupçonné dans une affaire de braconnage d’éléphant à Mambélé, Tutu et son frère cadet, Adrien (décédé d’un accident de tir à la calibre 12 en forêt), ont également été victimes d’une mise à tabac.

4/ LE NORD, ZONE DE NON DROIT.

Au Nord et à l'Extrême-Nord du pays, le mode opératoire des réseaux de braconnage de proximité est plus ou moins similaire mais l'environnement et les acteurs sont radicalement différents. Le braconnage est moins important, quand il n'est pas le fait de bandes armées.

«Désormais, on considère qu'il n'existe plus que 600 éléphants à l'Extrême-Nord, et 200 à 300 éléphants au Nord, indique Paul Scholte, coordonnateur de programme gestion durable des forêts dans le bassin du Congo à la coopération allemande. Il y a quelques années, ils étaient encore 1200 à l'Extrême-Nord et 600 à 700 au Nord. Ils n'ont pas nécessairement été braconnés. Ils ont aussi migré vers des régions où la pression est moins forte, vers le Tchad ou vers l'Ouest.» Dans ces deux régions, il n'existe aucun inventaire faunique récent.

Par ailleurs, le trafic d'ivoire au Nord du Cameroun ne concerne pas seulement les défenses d'éléphants mais également les incisives d'hippopotames. En l'espace de 15 ans, la population d'hippopotames a diminué de moitié. Il ne resterait plus que 188 mammifères à La Bénoué.

Une situation complexe.

Les filières bénéficient des mêmes complicités, mais impliquent les orpailleurs, les villageois, les réfugiés et les bergers transhumants issus du Nigeria.

«Tous ne braconnent pas l'éléphant mais le trafic d'ivoire ne se réalise pas sans leur assistance», poursuit Jean Paul Kevin Mbamba Mbamba.

Chasse sportive, dernier rempart contre le braconnage.

L'interdiction d'importations de trophées de chasse dans l’Union européenne en provenance du Cameroun a eu un impact inattendu sur la lutte anti-braconnage. En effet, les aires protégées sont entourées de zones de chasse sportive pour empêcher une pénétration trop importante des villageois, des orpailleurs et des bergers.

«Disons que j'avais le droit de tirer trois éléphants par an, indique Patrick Leparc, garde de chasse indépendant. Ces trois éléphants me rapportaient grosso modo 50000 dollars. Sur ces 50000 dollars je dédiais 15000 dollars à la lutte anti-braconnage grâce à 12 anti-braconniers. Des braconniers, sur mes terres, c'est à moi de les chasser. Mais depuis l'interdiction, plus personne ne vient chasser l'éléphant. Donc, ces 15000 dollars, je ne les investis plus dans la lutte anti-braconnage. Résultat, plus personne ne fait écran entre les aires protégées et les braconniers. On était les derniers défenseurs des pachydermes. C'est paradoxal, pas très politiquement correct mais c'est comme ça. C'est pas très bien vu pour les associations comme le WWF de bosser avec des gens comme nous mais je ne laisse pas trois ans aux éléphants du Cameroun pour disparaître si les gardes-chasse s'en vont.»

Un désert d'initiatives.

Si les acteurs sont connus, les filières le sont beaucoup moins qu'au Sud et à l'Est du pays. La région ne bénéficie d'aucune attention, aucune base de données ne permet d'identifier les braconniers - ou les commanditaires - et les PV de saisies sont tout simplement inexistants. Envolés.

Seuls les renseignements - obtenus auprès des villageois - ont permis aux acteurs de terrain de répertorier les routes empruntées par les trafiquants pour rejoindre le Nord du Nigeria. Plusieurs guides de chasse ont également interrogé les braconniers «à l'écart». «Ils parlent de Boko Haram en tant que destinataire. Il est difficile pour nous de vérifier cette information mais je l'entends du Sud à l'Extrême-Nord du pays.»

Le village de Touboro (impliqué dans le braconnage) bénéficie d'un axe privilégié vers le Nigeria (via Tcholliré, Reï-Bouba, et Lagdo). Ces pistes sont notamment utilisées par Boko Haram pour la contrebande d'éthanol et de Tramadol entre le Nigeria, le Tchad et la Centre Afrique.

A l'image du Sud et de l'Est du pays, l'ivoire est dissimulé dans de multiples cargaisons. Il n'est pas exclu que l'ivoire circule également grâce aux bergers transhumants, installés de parts et d'autres de la frontière. Munis de plusieurs cartes d'identité (nigériane, tchadienne, camerounaise), ils traversent facilement les trois pays.

Manque de moyens.

Le budget national consacré à la lutte anti-braconnage a considérablement augmenté ces 5 dernières années. Le problème se situe davantage au niveau de la façon dont ces budgets sont dépensés. Il y a des fonctionnaires du ministère des forêts et de la faune comme les éco-gardes dont on n'a pas de nouvelles pendant six mois. Et pourtant, ils continuent à toucher leur salaire. Le ministère possède même deux ULM pour survoler les zones de braconnage... ils n'ont jamais quitté le sol.

Sur les 34 éco-gardes de La Bénoué, 15 seulement étaient sur le terrain en août 2015.

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